Ce mardi 10 février, je les attendais avec l’aide de Franck avec impatience pour leur faire découvrir l’univers fascinant des « petites choses » , et par la même occassion :
- Disséquer crevettes et sardines
- Observer au microscope et binoculaire
- Comprendre comment manipuler les échantillons
- Apprendre à identifier les nageoires caudales, dorsales (etc) d’un poisson
- Ou encore le céphalothorax, l’abdomen, ainsi que les uropodes et le telson, pour n’en citer que quelques‑uns !
Nous, les formateurs de la Commission Environnement et Biologie Subaquatique (E.B.S.), autrement dit : La BIO, avions apporté divers échantillons d’êtres vivants afin d’offrir aux PB une expérience concrète, vivante et stimulante.
Au fil de la séance, nous avons exploré les différentes échelles du vivant.
La curiosité a rapidement pris le relais, ouvrant la porte à de nombreuses questions, observations et découvertes.
La dissection de la crevette
Dans le cadre de la formation Plongeur Biologiste Niveau 2, Johann et Franck (les formateurs BIO du Sub Galatée) avaient préparé un cours un peu particulier…
Celui où les stagiaires découvrent que la biologie marine, ce n’est pas seulement admirer les nudibranches en plongée, mais aussi comprendre la morphologie d’une crevette autrement qu’au restaurant.
Johann, prévoyant comme toujours, était arrivé les bras chargés de sardines, de moules et de crevettes fraîches, prêtes à devenir les vedettes du jour. Véritable fée du matériel scientifique, Johann avait également apporté de son lycée Jules Ferry : binoculaires, microscopes et tout l’attirail nécessaire pour une séance de dissection digne d’un laboratoire universitaire.
La crevette : un modèle d’étude… et de patience
La dissection de la crevette commence toujours avec un certain enthousiasme. Après tout, c’est un animal familier, et sa morphologie est un excellent support pédagogique.
Sous les indications précises de Johann, chacun s’applique à identifier péréiopodes, pléopodes, antennes, maxillipèdes, et tous ces termes qui, quelques semaines plus tôt, semblaient sortis d’un roman de science-fiction.
L’exercice demande de la méthode :
- On observe
- On manipule délicatement
- On retire chaque appendice un par un, en respectant l’ordre et la fonction
Très vite, les planchettes en bois se couvrent de petits éléments soigneusement alignés, comme un puzzle inversé où l’on découvre la logique interne de l’animal.
Le céphalothorax d’un côté, l’abdomen de l’autre, les uropodes et le telson bien rangés : une véritable carte d’identité anatomique prend forme.
Entre pédagogie et humour
Certains stagiaires, un brin taquins, ont glissé que ces crevettes auraient pu finir avec une mayonnaise bien fraîche, accompagnées d’un verre de blanc sec … Je suggère une Muscadet Sèvre‑et‑Maine sur lie.
Mais aujourd’hui, leur destin était tout autre : contribuer à la formation de futurs plongeurs biologistes capables d’observer, comprendre et transmettre. Et finalement, c’est peut‑être une belle fin pour une crevette : participer à la connaissance plutôt qu’à une entrée de fête !
La sardine : un autre univers
Après la crevette, place à la sardine, qui offre une approche différente : squelette, organes internes, symétrie, repères anatomiques… Une occasion parfaite pour comprendre la diversité des adaptations chez les animaux marins.
La dissection de la sardine
Jusqu’alors, ma rencontre avec la sardine se limitait à un rituel estival : son corps argenté, déjà vidé et aplati, grésillant sur le barbecue, sa chair se détachant en lamelles fumantes sous une pression de citron. Un mets simple, presque banal, dont la préparation m’avait toujours paru aussi naturelle que l’écorce d’un fruit. Mais ce jour-là, pendant le cours de biologie, tout changea. La sardine n’était plus un plat. Elle devenait un sujet.
Le plateau posé devant moi abritait une sardine « entière », intacte, les écailles luisantes sous la lumière crue des néons. Ses yeux, globuleux et ternes, semblaient me fixer avec une résignation muette. Je saisis ma pince, hésitant.
Jusqu’ici, la sardine était synonyme de convivialité, de repas partagés sur une terrasse en bord de mer. La voir ainsi, « crue » dans tous les sens du terme, me confrontait à sa réalité biologique : celle d’un vertébré, d’un être vivant complexe, réduit à l’état de spécimen.
Sous les instructions de Johann, la lame du scalpel entama la peau. La résistance était surprenante – bien loin de la texture fondante de la chair cuite. En soulevant délicatement la paroi ventrale, j’aperçus les viscères, compactes et brillantes, comme un mécanisme miniature. Le cœur, minuscule et conique, battait encore par réflexe sous mes doigts. Les branchies, ces éventails rouge sang, se déployaient en une architecture fragile, rappelant les vitraux d’une cathédrale.
Je reconnus le foie, sombre et gras, celui-là même qui fond dans la poêle en imprégnant l’huile de son amertume. Mais ici, il était là, massif, presque disproportionné par rapport au corps. Puis vinrent les gonades, translucides, et l’estomac, distendu par un dernier repas de plancton. Chaque organe avait une place, une fonction, une logique – bien loin de l’image épurée de la sardine « prête à cuire« , débarrassée de ses viscères comme d’un détail indécent.
En disséquant les muscles segmentés le long de la colonne vertébrale, je pensai soudain à toutes les sardines que j’avais mangées sans y réfléchir. Leurs arêtes, que je retirais machinalement, étaient désormais sous mes yeux : un squelette délicat, presque élégant, conçu pour la nage et la survie. La dissection n’était plus un simple exercice académique. Elle devenait une forme d’hommage posthume, une reconnaissance de la complexité de cette vie que j’avais toujours consommée sans la «voir».
Un malaise me traversa. Était-ce de la culpabilité ? De la gratitude ? Peut-être les deux. La biologie, ce jour-là, avait transcendé la théorie : elle m’offrait une leçon d’humilité. Chaque bouchée de sardine grillée porterait désormais l’écho de cette dissection – le souvenir d’un corps qui fut bien plus qu’un simple ingrédient.
Je jetai un dernier regard à la sardine, maintenant ouverte comme un livre. Elle n’était plus tout à fait la même à mes yeux. Ni tout à fait un animal, ni tout à fait de la nourriture, mais un pont entre deux mondes : celui, brut, de la nature, et celui, appétissant, de la culture culinaire.
Une chose était sûre : je les « verrais » différemment. Et c’est ça, après tout, la magie de la science – elle ne se contente pas d’expliquer. Elle transforme notre regard, même sur les choses les plus ordinaires.
Didier LAFFAILLE
PB1 SGLC78